Place-Royale à Québec : la reconstruction au nom de la valorisation [2/2]

Travaux et revitalisation de Place-Royale

En 1970, une entente pour un important investissement est conclue entre le gouvernement fédéral et la province. Le contrat stipule que la «restauration» de Place-Royale doit se faire dans un but touristique. Celle-ci ayant perdu son rôle de plaque tournante commerciale, une réaffectation touristique lui est destinée.

La politique d’intervention globale validée par l’ensemble des acteurs, on privilégie immédiatement une restauration intérieure et extérieure de l’ensemble des bâtiments dans l’esprit du XVIIIe siècle. Avec la volonté de transmettre une nouvelle image au quartier, sur les 84 édifices inscrits dans le périmètre protégé de l’arrondissement de Place-Royale, 69 sont voués à la démolition et 15 seulement à la restauration.

Reconstruction de la maison Leber © BAnQ

Initié avec la maison Fornel, le coup d’envoi du vaste projet est réellement lancé en 1968 avec la mise en chantier de l’église Notre-Dame-des-Victoires, laquelle succéda au début du XVIIIe siècle à l’habitation de Champlain. En charge de la restauration de ce monument, Pierre Myrand envisage de laisser une large part à l’imagination de son concepteur : «Le restaurateur des monuments historiques retourne aux sources de l’inspiration et de l’exécution un peu comme l’artiste de la Nouvelle-France […]. Le restaurateur a pour tâche principale de conserver, mais il ne doit pas négliger les possibilités infinies de l’illustration». Le monument à restaurer est donc considéré comme une œuvre d’art à créer ou à recréer.

Se souciant peu de la réalité historique, l’idée de la démolition pour la reconstruction déjà prônée par Robitaille l’est encore un peu plus avec André Myrand. Une philosophie appliquée en partie à l’église et qui devient par la suite l’exemple à reproduire pour l’ensemble du secteur de Place-Royale. Dans une perspective historique souple, le ministère des Affaires culturelles décide donc d’entamer une reconstitution du site plutôt qu’une restauration, ce qui équivaut à reconstruire presque dans sa totalité la place. Le but est d’y instaurer un style architectural qui s’apparenterait au Régime français effaçant par la même occasion les marques laissées par l’influence anglophone.

Église Notre-Dame-des-Victoires construite à l'emplacement de la seconde habitation de Champlain © Mathias Doisne

Une décision qui montre qu’au-delà des questions esthétiques, la revitalisation de Place-Royale tend aussi à répondre à une question identitaire, car le Québec est à cette époque en pleine campagne de francisation. Amorcée dans les années 1920, comme en témoigne le retour du buste de Louis XIV et l’officialisation de la toponymie de « Place-Royale », en référence aux liens avec la France, le but de ce mouvement est d’affirmer l’identité francophone du Québec. Marqué par la Révolution tranquille, le peuple québécois, qui cherche dans ses origines un patrimoine commun, tend à se distinguer et à affirmer sa différence.

Place-Royale, qui nécessite d’importants travaux de restauration, devient dès lors une occasion rêvée pour matérialiser cette mouvance. Ce qui pouvait ressembler à une simple restauration se transforme en un outil politique et idéologique dans le but de répondre aux besoins d’une population. Le pouvoir en place décide donc de transformer ce lieu historique en un pilier de la mémoire collective et en un symbole de l’héritage français, ce qui amène à donner au lieu ce statut de « berceau de la Nouvelle-France ». Les traces de l’architecture britannique ainsi que les transformations de l’industrialisation et de l’urbanisation sont effacées au profit d’un concept qui épure le paysage architectural pour s’apparenter à un style d’inspiration française. Voué, au départ, à ne restaurer que les édifices en mauvais état, le gouvernement du Québec se lance, de manière paradoxale, dans une destruction-reconstruction. Sous le prétexte de créer une attache identitaire pour le peuple québécois, on préfère donc recréer une ambiance qui peut paraître artificielle plutôt que de respecter l’authenticité du lieu.

Maison Barbel avant et après les travaux de «restauration» sur Place-Royale © BAnQ et Musée de la civilisation

En dépit des efforts des pouvoirs publics, les critiques ne se font pas attendre. Beaucoup évoquent la non conformité des restaurations face aux conventions internationales formulées dans la Charte de Venise, qui favorise l’hétérogénéité de l’espace urbain, le respect des bâtiments tels que le temps les a modelés.

Une réflexion sur l’intervention à Place-Royale donne même lieu à un important colloque en 1978 où se confrontent deux concepts, l’un pour la reconstitution prônée par le gouvernement et l’autre, pour une restauration plus respectueuse du patrimoine et de son histoire. De nombreuses critiques sont faites sur le coût du projet, son impact social et sa pertinence en terme d’authenticité historique. L’objectif est de respecter davantage les monuments historiques pendant la dernière phase du projet. Bien que la plupart des démolitions aient été réalisées, le territoire voué au projet est limité et l’investissement public étalé dans le temps afin de donner la possibilité aux historiens de confirmer le potentiel patrimonial de cette place qui voit finalement cet énorme chantier se terminer à la fin des années 1980.

Ensemble de maisons faisant face à l'église Notre-Dame-des-Victoires sur Place-Royale. Elles occupent la place que prenait l'hôtel Blanchard quelques décennies plus tôt (voir image 5) © Mathias Doisne

Place-Royale aujourd’hui

Située dans l’arrondissement historique du Vieux-Québec, qui se voit-lui même inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en 1985, Place-Royale est aujourd’hui, de par son potentiel, en plein cœur des intérêts touristiques de la ville. Tout en gardant à l’esprit de redonner au lieu sa vocation commerciale et résidentielle pour en faire un espace animé et fonctionnel à la fois, l’enjeu de Québec est aussi de transformer Place-Royale en un instrument marketing pour l’insérer dans sa stratégie promotionnelle. Ainsi, que se soit sur Internet, dans les vidéos ou les dépliants touristiques, l’image de la place est omniprésente. Celle-ci doit symboliser Québec, dynamique et fière de son patrimoine. C’est donc pour répondre à ce souci d’animation qu’est inauguré en 1999, le Centre d’interprétation de Place-Royale.

Centre d'interprétation de Place-Royale (CIPR) avec au premier plan, le buste de Louis XIV offert par la France en 1931 © Mathias Doisne

Imaginé au terme d’un concours national d’idées d’architecture et répondant d’un point du vue esthétique à l’esprit de la place, ce nouvel espace muséal se construit à l’emplacement de deux maisons historiques, ravagées par un incendie quelques années plus tôt. Sous la responsabilité du Musée de la civilisation de Québec, l’objectif du centre est clair : créer un lien entre le visiteur et ce lieu historique. Le centre d’interprétation donne alors la possibilité, à travers son exposition permanente, d’appréhender l’ambiance et la vie sur Place-Royale à des époques différentes, depuis la présence amérindienne jusqu’à nos jours.

Escalier longeant le CIPR qui relie Place-Royale à la côte de la Montagne. Afin d'assurer une homogénéité architecturale et cacher cet escalier, un pan de mur a été crée de tout pièce. De l'autre coté du décor, on peut s'apercevoir que ce sont de fausses fenêtres et qu'une partie du mur est fait de briques (cette partie correspond sur l'image 11 aux trois premières fenêtres de gauche du CIPR) © Mathias Doisne

Pour ce faire, des témoignages tirés de périodes diverses, des activités ludiques ainsi que des petits quizz, destinés aux jeunes et aux plus vieux, sont accessibles tout au long du parcours de visite. Cependant, ce sont peut-être les nombreux artefacts, découverts lors des fouilles archéologiques pendant les travaux de reconstruction et abrité aux musées, qui permettent, en terme d’immersion, de se plonger véritablement dans ce passé pas si lointain. Lors de la période estivale, des visites et animations sont également organisées à l’extérieur du musée, directement sur la place, dans le but encore là, de donner aux passants, le temps d’un moment, la sensation d’être plonger en Nouvelle-France.

Différentes salles du Centre d'interprétation de Place-Royale © Mathias Doisne

Maquette présente au CIPR représentant l'arrondissement du Vieux-Québec avec en arrière-plan des images d'archives qui témoignent de la vétusté du quartier au milieu du XXe siècle © Mathias Doisne

Enfin, toujours dans un souci de rendre plus accessible cette richesse patrimoniale, au plus grand nombre, une exposition virtuelle a été mise en ligne en 2010, offrant la possibilité aux visiteurs, au travers d’une visite virtuelle en 360 degrés, de découvrir l’histoire des lieux. Disponible également dans une version mobile, le but du projet est d’offrir, de façon originale, un visite commentée de ce site historique en proposant à tous des commentaires audios ou textuelles, des images d’archives, des photos d’objets, etc. Une initiative qui finalement s’inscrit, tout comme le Centre d’interprétation de Place-Royale dans la longue liste de ceux réalisés depuis la reconstruction controversée de la place. Autant de témoignages qui soulignent cette envie de redonner au lieu, au travers du tourisme, sa vitalité passée.

Plaque commémorative en l'honneur de Samuel de Champlain, fondateur de Québec et de la Nouvelle-France © stuart001uk

 

Sur le même sujet

Laissez un commentaire