L’Abbaye de Fontfroide, l’interactivité au service de l’Histoire

Au cœur de la région nouvellement baptisée Occitanie se niche une des plus illustres abbayes cisterciennes, l’Abbaye de Fontfroide qui a pu traverser les âges tout en restant intact et être ainsi en mesure d’accueillir ses 113 000 visiteurs annuels venus assister aux différentes manifestations proposées par les héritiers de Gustave Fayet, qui maintiennent en vie les lieux depuis le rachat du site par leur aïeul en 1908. Une acquisition aux enchères à la bougie, en lieu et place d’un enchérisseur archéologue américain George Gray Barnard qui réservait un destin international à toutes ses acquisitions ecclésiastiques car il avait pour habitude de donner une seconde vie aux éléments d’art religieux (de cloîtres notamment) aux États-Unis, dont Rockefeller lui avait notamment ensuite racheté sa collection de cloîtres.

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Vues sur les jardins de l’abbatiale (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Une Abbaye muse d’artistes pluriels
Ainsi, portant une attention particulière sur l’héritage religieux du site mais tout en y exploitant son potentiel artistique, la direction a initié pour la deuxième année consécutive à des nocturnes estivales “en sons et lumières”, en collaboration avec le spécialiste dans ce domaine Patrice Étienne et mis en musique par Stephen Sicard, présentant des projections sur les murs de l’Abbaye de scènes monastiques ainsi que des paysages notables de la région captés par drones, et navigables par le visiteur à l’aide d’une commande sur une borne tactile, le tout accompagné de musiques médiévales.

IMAG8525IMAG8515IMAG8496 Nuits de Fonfroide et ses jeux de lumière sur l’abbatiale, un puits et la végétation (sans le son…) (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Notons ensuite l’accueil annuel du Chœur Grégorien de Paris lors de la semaine sainte et un ensemble de 60 choristes plébiscité le lundi saint par 500 spectateurs, afin notamment “de recharger les pierres” comme le résume Laure de Chevron Villette, arrière-petite-fille de Gustave Fayet et gérante des lieux avec son mari Nicolas de Chevron Villette.
Autre admirateur de cette abbaye, Henri Gaud, photographe d’abbaye, y établit une résidence d’artistes sur 2 ans avec 12 photographes, et par ailleurs, donnant l’édition d’un ouvrage “12 regards” en 2011, en présentant de nombreuses facettes passées sous l’objectif de ses confrères.
De plus sur le plan musical, Jordi Savall, figure internationale de la viole de gambe, révélé au public par l’œuvre “Tous les matins du monde”, s’installe en résidence annuellement depuis 11 ans à l’abbaye (à l’instar avant lui du peintre Odilon Redon), donnant lieu, sous sa direction, cette année à la 11ème édition du Festival Musique et Histoire, avec une série de 10 concerts entre le 15 et le 19 Juillet.
Il y a même profité de l’acoustique de l’abbatiale pour enregistrer de nuit (pour ne pas perturber le flux de visiteurs de jour) un disque en 2005, primé “Diapason d’or”.

Autre figure des lieux, Odilon Redon, peintre symboliste de son état et grand ami en son temps de Mr Fayet, dont on célèbre le centenaire de sa mort par une exposition au sein de l’abbatiale.
Une amitié prolixe née d’une rencontre en 1900 à Paris nouée autour d’un intérêt de ce dernier pour sa collection des “Noirs” et dont une photo des deux compères datée de 1910 est exposée dans une des chapelles de l’abbatiale parmi d’autres pastels signés par Redon, représentant des éléments familiaux et d’autres plus floraux et symbolistes datés entre 1900 et 1910, de la collection Mr Fayet.

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Exposition du Centenaire d’Odilon Redon dans l’abbatiale comprenant une photo d’époque avec Odilon Redon (à droite) et Gustave Fayet (à gauche) et sa famille réunis.
Au-dessous, les fac-similés d’Odilon Redon: Simone Fayet à la poupée (1906), Caliban sur une branche, Béatrice (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Des visites dites “privilège” sont ainsi proposées, comprenant la bibliothèque, temple d’Odilon Redon, qui s’y retrouvait régulièrement avec son grand ami Gustave Fayet, pour jouer au piano ou parcourir un des 5 000 ouvrages entreposés dans cette pièce musée. En effet, elle contient trois triptyques monumentaux de l’artiste (sur plusieurs dizaines de mètres carrés de surface), recouvrant deux pans de murs, reprenant des thèmes fantastiques chers à Redon, les chars, les fleurs fantasmagoriques, et reprenant le visage des membres ici de la famille Fayet et du personnel de l’Abbaye apparaissant dans le paysage, tels des créatures volantes mais néanmoins plus colorés que sa période “noire”, comme un testament culturel de l’ensemble de son œuvre et parmi les dernières (puisque peintes en 1911, et son dernier Noël sur le site fut en 1915) et parmi les plus grandes.

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Le triptyque d’Odilon Redon dans la bibliothèque (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Autre partie de cette visite, la salle Gustave Fayet exposant au public la facette artistique de cet homme touche-à-tout, à la fois industriel, peintre, agriculteur, voyageur… Une collection d’encres sur buvard suivent entre 1912 et 1925, dont pour certaines librement inspirées du travail de représentation des fleurs fantasmagoriques de Redon. Puis d’autres supports de réalisation à découvrir, dont des céramiques et des tapisseries de grand format et de tendance Art Déco, avec formes libres, qui eurent beaucoup de succès à la fin de sa vie, tissées, d’après ses dessins, dans son usine de la rue Dauphine, dit “l’Atelier de la Dauphine”. Le visiteur pourra également contempler ses dernières œuvres furent des dessins “noirs” d’oliviers, issus de photographies à Majorque et réalisées en 1924 en encre de Chine, avec des traits très striés.

IMAG8422IMAG8403 Salle Gustave Fayet et série d’aquarelles sur papier buvard (1912-1925) (crédits photo: Alexandre Plateaux)
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Autoportrait de Gustave Fayet (1901), tapis jaune motif de fleurs (1920-1925) (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Enfin, autre évènement de l’été 2016, la pose par hélitreuillage de la Croix du pic de Fontfroide (voir photo de couverture), fraîchement rénovée (de datation inconnue) avec le concours de la ferronnerie la “Farga Catar”, qui est revenue surplombler le massif en plein parc naturel régional de la Narbonnaise, le 9 Juillet au matin.
Cette Croix, protectrice du site, viendra au sommet de 2 hectares de jardins en terrasse aménagés par les Fregoze, une famille italienne qui a donné plusieurs abbés, et organisé historiquement depuis sa création au XVIème siècle, un véritable réservoir d’espèces animales puisque site classé LPO ou site refuge, comprenant également 40 ruches. Ces espaces sont jouxtés par une roseraie de près de 3 000 espèces, rescapée d’un incendie en 1986 à côté de 2 000 hectares de garrigue. Un site propice aux événements floraux, avec du 7 au 9 octobre 2016, la tenue de la 10ème édition d’une foire aux orchidées, “Orchidées à Fontfroide”, avec des producteurs venus du monde entier.
Également plusieurs hectares de vignes dans le domaine de Fontfroide conduisent à l’élaboration d’une variété de 15 types de vins différents.

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Hélitreuillage de la Croix sur le massif de Fontfroide (crédits photo: Alexandre Plateaux)

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Vue sur la roseraie et le porche y conduisant (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Une Abbaye, aux vies multiples
Cours de l’époque des abbés commendataires du 18ème supplantés par des jardins à l’italienne, jouxtant des bâtiments de style roman avec fenêtres à meneaux, comprenant des cellules plus confortables que les dortoirs de l’époque.
Ce qui frappe c’est la lecture de vestiges architecturaux dans le temps, partant de sa fondation en 1093 jusqu’à la dernière communauté de moines, ponctuée par deux périodes d’abandon de l’Abbaye, dont 50 ans après la Révolution, qui était destinée à servir comme bien national en tant que carrière de pierre, puis entre 1901 (1er octobre 1901, date de la loi sur les associations sonnant le départ des moines.) et 1908, soit peu de temps au final comparé aux mille ans d’Histoire de moines cisterciens qui ont été affiliés par Saint Bernard en 1145, en observant la règle de Saint Benoît tout en faisant vœu de pauvreté.
Les moines et les convers étaient à l’origine, séparés dans leurs espaces respectifs puisque ces derniers étaient destinés à faire vivre les cultures.
On pouvait y compter jusqu’à 25 granges soit 25 000 hectares de terres et 20 000 têtes de bétail à exploiter; et ce jusqu’au 18ème siècle, date à laquelle le fermage eut augure.
L’improprement appelée Cour Louis XIV ou Cour des Travaux, concentrait les différents ateliers multi-tâches des frères convers qui n’étaient pas astreints au silence mais seulement aux offices dominicaux, alimentant ainsi de vivres l’ensemble de la communauté, entreposés dans un cellier semi-enterré, sous la roche, pièce d’ailleurs la plus fraîche de tout l’édifice.

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Le cellier ainsi qu’un stand d’animation de forgeron de la “Farga catar” (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Cette séparation entre fermage et métayage, entre frères convers et frères cisterciens, sonne la particularité des communautés cisterciennes avec des éléments de séparation comme le mur de la “ruelle” séparant les 2 communautés, contribuant à la constitution de dispositions caractéristiques des abbayes cisterciennes.

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Cour Louis XIV (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Un cloître gothique du XIIIème siècle, fut édifié grâce aux subsides du fruit de l’enrichissement tant contesté par Saint Bernard, qui préférait que les dons et revenus de différentes natures soient réinvestis, qui donnèrent lieu à un essaimage de la collectivité sur d’autres lieux comme l’abbaye de Poblète, en Espagne.
Autre signe de cet enrichissement, les colonnes d’origine du XIème siècle, en grès rose du massif de Fontfroide (dû en partie à la présence d’oxyde de fer) évoluant des colonnes en marbre jouxtant du XIIIème siècle, dans le cloître principalement mis à jour à cette époque.
Le cloître comprenant également une salle capitulaire, salle d’affectation des tâches de la semaine par l’abbé, avec des moines qui devaient dénoncer, par “saine” délation, les contrevenants qui avaient dérogé aux règles, auprès de l’abbé qui régissait ensuite les peines.
Salle ornée à présent d’une œuvre annuelle, avec le concours de la région Languedoc-Roussillon, cette année représentée par la barque de l’artiste plasticien Marc Couturier.

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Vues sur le cloître et le salle capitulaire avec l’œuvre de Marc Couturier (crédits photo: Alexandre Plateaux)

De nombreux apports apparurent au fil des Âges dont des vitraux avec du verre de récupération et d’autres débris de verre comme ceux valorisés de la cathédrale Saint Rémy de Reims après les bombardements de la 1ère Guerre Mondiale, en vue de créer des “vitraux salade”, marquant cet assemblage de styles et d’époques sous l’égide de Mr Fayet.
Deuxième particularité pour montrer l’attachement de Mr Fayet à la couleur qui apporta une touche ambitieuse pour une abbaye cistercienne habituée à l’austérité, c’est le supplantement des vitraux d’origine grisâtres de l’abbatiale par des vitraux colorés en 1914, et avec des compositions mixtes dont une (arrivée en fin de cycle en 1925) représentant un Christ en Gloire cohabitant avec des symboles profanes (représentation de signes du zodiaque), et ce grâce au retour à une technique du Moyen Âge qui fut la “teinte dans la masse” plutôt que des verres peints (usuellement adoptés à partir du XVème siècle). Dans le collatéral sud, des vitraux représentent des saints en lien avec les membres de la famille, comme un clin d’œil de sa proximité avec le maître des lieux Mr Fayet.
Cet ensemble de mises-à-jour apporta un lot de lumière bienvenu au bénéfice de cette abbatiale millénaire, comprenant une nef antérieure au chœur post roman, qui dépare par sa hauteur de plafond de 21 mètres de haut, une véritable prouesse par rapport aux standards de son époque.
En association avec le maître verrier Richard Burgsthal, qui réalisa la majorité de ces mosaïques de vitraux, Gustave Fayet fonde une sablerie dans la Vallée de la Bièvre, à Igny, reprenant ces techniques du Moyen Âge, on retrouve d’ailleurs des bleus et des rouges très profonds comme à la cathédrale de Chartres (cf vitrail rouge de Saint Nicolas).

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Les fameux “vitraux salade” de l’ancien dortoir (crédits photo: Alexandre Plateaux)

En effet, entre 1908 et 1925, année de sa mort, Mr Fayet consacra l’essentiel de son existence à la rénovation des bâtiments en état médiocre, alors que la communauté de moines ne comprenait plus que sept membres, s’était concentré dans le réfectoire, qui fut décloisonné par Mr Fayet qui a modernisé tout l’édifice en y apposant sa “grandeur d’artiste” par l’ajout d’éléments de décoration chinés un peu partout dans le Monde (des Bouddhas, des statues, des éléments luminaires dont des candélabres andalous ou encore des azuleros, signes marquants de ses nombreux voyages).

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On compte parmi 250 objets ramenés par Gustave Fayet et sa femme pour orner le site, dont majoritairement d’Asie et d’Espagne. Ici, trônent des lanternes de procession espagnole dans la “ruelle” et dans une des allées du cloître ou encore ce chérubin ayant trouvé sa posture éternelle dans le parc (crédits photo: Alexandre Plateaux)

Le visiteur pourra découvrir à son rythme la bâtisse grâce à une des dizaines de tablettes portatives audiovisuelles et polyglottes, mises à disposition gracieusement, réagissant aux balises géolocalisées au gré de la visite, délivrant des informations approfondies également disponibles sur l’application de l’Abbaye.

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L’abbatiale sous tous les angles (crédits photo: Alexandre Plateaux)

IMAG8429IMAG8444 2 hectares de végétation méditerranéenne luxuriante à parcourir et s’adonner au lyrisme (crédits photo: Alexandre Plateaux)

IMAG8492IMAG8453 La coutellerie locale fabriquée artisanale des mains du forgeron de la “Farga Catar” présent dans la Cour Louis XIV (crédits photo: Alexandre Plateaux) à proximité du restaurant nouvellement triplement étoilé au Guide Vert Michelin de l’abbaye.

Prochaines manifestations:
– La 14ème Fête des Plantes et du Massif, les 6, 7 et 8 mai 2017, un grand rassemblement ‘jardin’ de printemps, avec plus de 50 exposants, pépiniéristes, producteurs.
– Les Vieux Métiers d’Antan, le Moyen-Age fait son retour dans les cours et les jardins de l’abbaye le temps d’un week-end, les 3, 4 & 5 Juin 2017.
– La 1ère résidence musicale Gustave Fayet « Session Clarinette » aura lieu à l’Abbaye de Fontfroide
du 29 mai au 02 Juin 2017.
– Master classes violoncelles avec Lluis Claret, du 30 juin au 09 juillet avec concert de clotûre aura lieu le dimanche 09 Juillet à 21h30.
Nocturnes estivales “en sons et lumières”, les mardis, mercredis, jeudis et vendredis (hors soirs de concert), du 5 Juillet au 31 Août, de 22h à minuit.
– 12ème édition du Festival Musique et Histoire, avec Jordi Savall, avec une série de 10 concerts entre le 15 et le 19 Juillet.
– Lundi 21 Août, à 21h00 : Hommage à Gustave Fayet, soirée musicale & littéraire
– Jeudi 7 Septembre, à 20h00 : Piano à Fontfroide
– du 6 au 8 octobre – 10ème anniversaire “Orchidées à Fontfroide”

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Un commentaire

  1. 18/07/2016 - L’Abbaye de Fontfroide, l&rs...
    18 juillet 2016 at 11:22 Répondre

    […] Au cœur de la région nouvellement baptisée Occitanie se niche une des plus illustres abbayes cisterciennes, l’Abbaye de Fontfroide qui a pu traverser les âges tout en restant intact et être ainsi en mesure d’accueillir ses 113 000 visiteurs annuels venus assister aux différentes manifestations proposées par les héritiers de Gustave Fayet, qui maintiennent en vie les lieux depuis le rachat du site par leur aïeul en 1908.  […]

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