Place-Royale à Québec : la reconstruction au nom de la valorisation [1/2]

Située en Basse-Ville dans l’arrondissement du Vieux-Québec entre le quartier animé du Petit-Champlain et le fleuve Saint-Laurent, Place-Royale est aujourd’hui un des sites patrimoniaux les plus touristiques de Québec. Aujourd’hui considérée par beaucoup comme le « berceau de l’Amérique française», ce lieu historique n’a pourtant pas toujours jouit d’une telle notoriété. À l’état d’abandon au milieu du XXe siècle, Place-Royale s’est vue métamorphoser dans les années 1960 et 1970 sous l’influence politique et idéologique propre à cette époque et au prix d’une destruction presque totale du quartier. Cet endroit doit dès lors devenir un symbole de l’identité québécoise, un marqueur de la mémoire collective, quitte à détruire pour reconstruire, afin de coller à l’image que les autorités désirent donner à la place, celle que reflète encore aujourd’hui Place-Royale.

Panorama réalisé de nuit sur Place-Royale © Flickr – Kwong Yee Cheng

La naissance de Place-Royale et la fondation de Québec

L’histoire de Place-Royale commence véritablement en 1608 lorsque Samuel de Champlain, explorateur français, décide de fonder à cet emplacement Québec, premier établissement permanent dans la vallée du Saint-Laurent. Pointe de terre exiguë nichée entre le cap Diamant et le fleuve Saint-Laurent, ce lieu offre un cadre idéal pour Champlain, qui décide d’y construire sa première habitation. En bois, puis en pierre, ce bâtiment se tourne rapidement vers une fonction commerciale, principalement dans la traite des fourrures. Par sa proximité avec le fleuve et sa position géographique incitant au commerce, ce petit bout de terre devient vite un important point d’échange notamment entre les Amérindiens et les Européens. À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, l’affluence ne cesse d’augmenter. L’habitation de Champlain laisse place aux magasins du Roy alors que des édifices à vocations commerciales et résidentielles sont érigés aux abords. L’endroit bouillonne d’activités et vit au rythme de l’import-export entre la colonie et la mère patrie.

À gauche : Carte postale du début du XXe siècle représentant la première habitation de Champlain à l'origine de la fondation de Québec © BAnQ À droite : Reconstitution de la première demeure de Samuel de Champlain lors du tricentenaire de la ville de Québec (1908) © BAnQ

Québec ne cesse de se développer et Place-Royale, jusqu’alors réservée au marché, commence à devenir un élément de plus en plus important dans le développement de cette jeune ville. La France, en quête d’autorité, voit alors d’un bon œil le statut de cette place et décide, à la fin du XVIIe siècle, d’en faire un symbole du pouvoir de la monarchie française. Pour conférer au lieu sa nouvelle signification de « Place-Royale », un buste de Louis XIV y est installé. Celui-ci ne reste toutefois pas longtemps en place et se voit déplacé dans le Palais de l’intendant sous la pression des marchands. Ces derniers se plaignent du dérangement causé par la sculpture dans leurs activités commerciales. Influencé ou non par cet événement et malgré les efforts des autorités, tout au long des XVIIIe et XIXe siècle, le terme de « Place-Royale » ne rentre pas dans les mœurs. On lui préfère le terme de « Place du marché » ou « Place de la Basse-Ville ». Il faut attendre les années 1890 pour qu’un historien découvre ce fait et 1931 pour voir la France offrir, à la suite de cette trouvaille, une copie de ce buste à Québec, qui décide de le faire trôner de nouveau sur Place-Royale. Six ans plus tard et de façon à clore l’histoire, la ville confère à cet endroit le toponyme officiel de Place-Royale.

Gravure du XVIIIe siècle avec Québec et le fleuve Saint-Laurent vus depuis l'autre rive © BAnQ

Les politiques d’intervention de Place-Royale

Au début des années 1950, l’Inventaire des œuvres d’art du Québec attire l’attention sur la maison Chevalier, située à quelques pas de la place. Il met en évidence l’importance de restaurer et de redonner à cet édifice son caractère français. Le gouvernement québécois en fait alors l’acquisition en 1956 et décide pour le réhabiliter de suivre un courant de pensée qui s’apparente à celui initié par Viollet-le-Duc. Pour ce dernier, « restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné ». Le projet est, à l’époque, une référence en matière de restauration du patrimoine bâti et devient rapidement un élément déclencheur pour le vaste programme de revitalisation qui vise Place-Royale.

La Maison Chevalier transformée en musée depuis sa restauration @ Flickr – Paul WanDerWerf

En effet, face à la concurrence du port de Montréal depuis les années 1860, Place-Royale a perdu petit à petit son important rôle commercial. Les marchands ont délaissé le lieu et se sont vus remplacer par de nombreuses familles plus modestes. Le quartier est devenu défavorisé, déserté pour se retrouver dans un sérieux état de délabrement à l’aube des années 1960. Les autorités publiques, au fait de la situation, décident alors d’inverser cette tendance et d’entreprendre les premiers travaux de restauration sur Place-Royale. Celle-ci se voit alors devenir, dans la même période, le point central du nouvel arrondissement historique du Vieux-Québec décrété par le gouvernement québécois.

Façade de l'hôtel Blanchard sur Place-Royale en 1944 © BAnQ

La maison Fornel, située sur la place, est la première touchée par ce nouveau projet. Endommagée quelques années plus tôt par un incendie, cette dernière ne correspond plus aux goûts esthétiques des autorités. La solution est alors radicale, l’édifice est tout simplement détruit pour être rebâtît afin de lui donner l’apparence qui aurait pu être la sienne à l’époque de la Nouvelle-France. Plutôt que de s’inscrire dans une vision prospective qui régie habituellement la reconstruction d’un centre-ville, l’architecte et maître d’oeuvre André Robitaille décide d’agir dans un cadre rétrospectif dans lequel il fait table rase des évolutions pour ne donner de l’intérêt qu’aux bâtiments respectant une époque passée et francophone. La maison Fornel n’est qu’une ébauche puisque, selon lui, il faut cesser de travailler sur un bâtiment isolé mais aller dans le sens d’une homogénéité architecturale et une unité de style, quitte à détruire pour reconstruire. Classée monument historique en 1964, la maison Fornel devient donc un modèle à suivre pour les interventions à venir dans le secteur de Place-Royale.

La Maison Fornel qui abrite aujourd'hui l'association Québec-France © Mathias Doisne

C’est donc dans le sens de ses recommandations, qui s’apparentent davantage à une reconstruction qu’à une restauration, que le gouvernement provincial vote en 1967 une loi qui fait du réaménagement du quartier entourant Place-Royale une priorité. Le site historique, miné par les incendies et devenu vétuste, devient par expropriations la propriété du gouvernement qui le transforme en secteur protégé pour le confier ensuite à la gestion du ministère des Affaire culturelles.

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Après des études d’Histoire, Mathias Doisne a suivi une formation dans l’e-tourisme et l’ingénierie du patrimoine culturel. Attiré par tout ce que le web peut produire, sa curiosité le pousse à s’intéresser à divers sujets gravitant autour de la culture, des TIC et du tourisme numérique.

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