Marcel Broodthaers à la Monnaie de Paris.

L’exposition Marcel Broodthaers à la Monnaie de Paris ouvre ses portes aujourd’hui, mais Culture & Communication a eu la chance de la découvrir en avant-première lors d’une soirée dédiée aux blogueurs, instagramers et autres reporters 2.0. Rendez-vous était donné le mercredi 15 avril à 19h, à la Monnaie toujours en pleine « métaLmorphose ».

Une visite guidée était proposée à chaque invité, par groupe de deux ou trois. Ce format, très agréable, a favorisé les discussions et les échanges sur l’œuvre fascinante de Marcel Broodthaers avec la médiatrice qui nous accompagnait.

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Petit conseil : n’hésitez pas, après ou pendant votre découverte de l’exposition, à discuter avec l’un des médiateurs de l’équipe « Monnaie d’échange » présent sur place pendant toute la durée de l’exposition.

Marcel Broodthaers, portrait.

Commençons par une chose très prosaïque, comment prononce t-on le nom de cet artiste belge né en 1924 ? La réponse ici
Ce problème phonétique étant maintenant réglé, intéressons-nous à ce poète / photographe / réalisateur de films / plasticien. Il est difficile de mettre une étiquette sur cet homme dont le principal projet fut de bousculer le monde de l’art et de remettre en cause le système d’échanges existant entre l’art, comme institution muséographique, politique, économique et le public.
En 1964, il plante dans du plâtre cinquante exemplaires de son dernier recueil de poésie (rendant au passage impossible sa lecture) et expose cette première création à la galerie Saint-Laurent à Bruxelles.

Il déclare sur le carton d’invitation :

« Moi aussi je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment déjà que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans…
L’idée enfin d’inventer quelque chose d’insincère me traversa l’esprit et je me mis aussitôt au travail. »

Marcel Broodthaers , 1968

Dès le début, son œuvre est marqué par l’humour et l’ironie ainsi que par un jeu constant entre l’art et sa représentation, entre la notion d’original et de copie, entre fiction et réalité. Quatre ans plus tard, en 1968, avec la création d’un musée fictif,  l’artiste s’oriente définitivement vers l’art conceptuel. Le Musée d’art moderne – Département des Aigles est né…

« Ô mélancolie, Aigre château des Aigles… » Ceci n’est pas un musée.

D’abord créé dans son appartement, ce musée est composé de cartes postales, de projections de diapositives, de caisses pour le transport des œuvres et même des camions garés dans les rues voisines. Marcel Broodthaers est le directeur et le conservateur de ce musée atypique.

 

Ce musée, d’un nouveau genre, fonctionne comme une vraie institution culturelle avec des vernissages, des prêts d’œuvre etc. Le musée connaît son apothéose, lorsqu’est exposée à la Kunsthalle de Düsseldorf, la Section des figures, où sont rassemblés trois cents objets de plusieurs pays et de différentes époques représentant des aigles. Devant chaque ensemble est posé un cartel indiquant « Ceci n’est pas une œuvre d’art ».

Après trois ans de recherches et grâce à une approche intuitive de l’œuvre de Marcel Broodthaers (et de son histoire avec son épouse Marie Gilissen), la Monnaie de Paris présente, du 18 avril au 5 juillet 2015, « des détails » de la section majeur de ce musée fictif et réel à la fois. Les mêmes collectionneurs, prêteurs, antiquaires, institutions ont été sollicités pour recréer et proposer cette exposition « impossible ».

Les 5 œuvres frappantes de l’exposition

1. Balancier d’Austerlitz, 1810 Bronze, fonte de fer, fer forgé. Collection Monnaie de Paris.

Dans le vestibule est présenté le Balancier d’Austerlitz que l’artiste souhaitait emprunter à la Monnaie de Paris pour sa Section Figures en 1972. Son poids (2,1 Tonnes) avait rendu le prêt impossible…

2. Un jardin d’hiver II, 1974. Une vingtaine de palmier, 6 agrandissements photographiques de gravure du XIXème siècle encadrés, 16 chaises pliantes, projection sur écran du film Un jardin d’hiver (A,B,C), 1974, couleur, son, 7’ . Estate M.Broodthaers.

 

En recréant Jardin d’hiver II et en y projetant un film présentant sa version de 1974, l’exposition entraîne le visiteur sur le chemin du double, de la réplique et de la mise en abyme. C’est dans ce décor que nous avons interviewé Chiara Parisi, Directrice des programmes culturels et commissaire de l’exposition.

3. La Section des Figures.

Der Adler vom Oligozän bis heute ( l’Aigle de l’oligocène à nos jours), 1972 (détails). Département des Aigles.

« Le nom Département des Aigles est née d’un poème, un très vieux poème que j’avais écrit et retrouvé (…) C’est un souvenir littéraire. »

Entretien entre Marcel Broodthaers et Ludo Bekkers, décembre 1969

Des œuvres de Richter, Polke, Hamilton et Klapheck sont présentées avec plus de quatre cent autres objets hétéroclites (cigare, bouteille de bière, petite machine à coudre etc.). L’accumulation et la surreprésentation de l’image de l’aigle ont pour but de démythifier et de

«  déloger cette allégorie du pouvoir du ciel imaginaire où il loge depuis des siècles et nous menace de sa foudre ».

Marcel Broodthaers , 1972

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 «  Ceci n’est pas une œuvre d’art. N°… »

Cette déclaration est bien-sûr une référence à l’autre Marcel…

Le ready-made de Marcel Duchamp est bien cité ici mais il est en surtout renversé. L’objet manufacturé n’est pas de l’art et qu’importe l’intervention créatrice de l’artiste.

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et à un autre artiste belge…

Magritte

4. La Section Financière,1971

 

« Il ne faut pas se sentir vendu avant d’avoir été acheté ».

Marcel Broodthaers , 1972

Le jeu des poupées russes continue car ce lingot est celui de Marcel Broodthaers acheté par l’artiste Danh Vo et frappé de l’aigle dans les ateliers de la Monnaie de Paris. Comme Broodthaers, Danh Vo inclut la collection et commissariat d’exposition dans sa création artistique.

Ce lingot devait permettre de collecter des fonds au profit du musée de Marcel Broodthaers. Son prix avait été calculé au double de la valeur du marché de l’or… L’augmentation représentant la valeur du lingot en tant qu’objet d’art !

 

5. Cinéma Modèle (programme La Fontaine), 1970 Projection de 5 films

Ces films montrent la pratique réaliste et poétique du cinéma de Marcel Broodthaers. Il joue sur les mots, les objets, les images et les idées.

Le cinéma est pour lui « un prolongement du langage » qui rend hommage à la fois La Fontaine, Schwitters, Magritte, Baudelaire et Mallarmé.

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Épilogue. De la fiction à la réalité

Voyant que la fiction devenait de plus en plus réelle et que la critique du système artistique qu’il avait créé était devenu elle-même un système, Broodthaers décide de fermer le musée en 1972. Lors de sa conférence de presse, il déclare :

« Une fiction permet de saisir la vérité et en même temps ce qu’elle cache. »

 

Le lien entre l’œuvre de Broodthaers et la Monnaie de Paris n’est pas uniquement formel car la Monnaie de Paris s’interroge aussi sur ses collections et son parcours muséographique qui ouvrira en 2016. C’est l’un des nombreux liens que l’on pourra trouver en visitant cette exposition subtile et drôle.

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Bonus…

En bonus, l’ interview de Chiara Parisi, Directrice des programmes culturels et commissaire de l’exposition qui nous parle de son parcours, de l’exposition Broodthaers, du lien entre la Monnaie de Paris et l’art contemporain, du numérique dans la création contemporaine et du programme à venir … Rien que ça !

Pour un confort d’écoute, il est recommandé de mettre des écouteurs.

 

 


Marcel Broodthaers Musée d’Art Moderne – Département des Aigles
du 18 avril au 5 juillet 2015 à la Monnaie de Paris (11 quai de Conti, Paris 6ème)
Les expositions et la Librairie Flammarion sont ouvertes tous les jours de 11h à 19h
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

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