Hiroshima, my love

Bien évidemment, le petit message précédent n’avait pour unique but que de présenter les vestiges d’une ville tristement célèbre.

Bien évidemment, Hiroshima évoque dans l’inconscient collectif, un gros champignon atomique annonciateur de la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Mais imagine-t-on ce qu’il en fut « derrière ». Je pense que non.

En réalité, Hiroshima, comme l’on pourrait s’y attendre, est une ville plutôt récente, construite sur les vestiges de son passé. Un partie d’icelui a été entrevue la fois passée,[insérer lien pour premier article sur hiroshima] mais celle qui nous préoccupe plus est, évidemment, bande d’ignares vautrés dans votre méconnaissance du passé, l’Histoire moderne.

Personne, actuellement, n’ignore les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, mettant un point d’arrêt à la Seconde Guerre Mondiale et accessoirement la parachèvement d’un projet tristement célèbre débuté trois ans auparavant, le Projet Manhattan, initié par les premières recherches débutées en 1939. Le sujet ici ne traitera que de la ville d’Hiroshima, de certains choix qui ont été faits avant la bombe et, bien sûr, ce que ce crime de guerre (pour reprendre les mots même de Leó Szilárd)a pu entraîner comme conséquences.

Tout d’abord, il faut se souvenir que Hiroshima n’était, initialement, pas la seule ville prévue pour les bombardements. Initialement, en avril 1945, la liste de cibles était particulièrement longue. La baie de Tokyo, non conseillée, le but étant ultimement de détruire le siège impérial, Kawasaki, Yokohama, Nagoya, Osaka, Kobe, Kyoto, Hiroshima, Kure, Yahata, Kokura, Shimonoseki, Yamaguchi, Kumamoto, Fukuoka, Nagasaki et Sasebo.

Ce n’est qu’en mai de la même année que le choix se limite à Kyoto, Hiroshima et Niigata. Kyoto fut sauvée par Henry L. Stimson comme il le raconte dans ses mémoires : « I told him there was one city that they must not bomb without my permission and that was Kyoto. » De nouveaux choix apparurent en juillet, après élimination de Kyoto de la liste, sur laquelles figurèrent alors Kokura, Hiroshima et Niigata. Le 25 de ce même mois, l’ordre arriva d’attaquer ces mêmes villes, plus Nagasaki. Six jours plus tard, Hiroshima fut désignée en cible prioritaire. Le premier août vit l’élimination de Niigata avant que, le 3 août, l’ordre final fut pris d’attaquer le 6, Hiroshima, Kokura et Nagasaki étant les trois cibles privilégiées.

La suite est racontée dans les livres d’Histoire.

La bombe, « Little Boy », explosa à environ 500 m du sol, à près de 150 m de l’actuel Dôme de Genbaku (contraction de 原子爆弾 , genshibakudan, qui signifie bombe atomique), alors Palais des Expositions Industrielles, achevé en 1915 d’après les plans de Jan Letzel.

Seule véritable relique du bombardement, le dôme a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, sous le nom « Mémorial de la Paix d’Hiroshima (Dôme de Genbaku) ». Il est intéressant, de surcroît, de s’apercevoir que ni les Etats-Unis, ni la Chine n’étaient en faveur de ce classement, le considérant « dénué de perspective historique » ou considérant encore que le Japon n’a pas été – à raison, certainement – le pays le plus durement touché par la Seconde Guerre Mondiale. (le rapport de l’UNESCO décrit ces réserves très explicitement)

Hiroshima Genbaku © Laurent Mathey

La vue est glaçante. Certes, comme dans toute ville présentant des vestiges du passé, j’ai à l’heure actuelle Berlin en tête, en raison de la politique allemande de montrer toutes les strates du passé mais cela vaut pour tout bâtiment historique, il est possible de rationaliser en se référant à un passé connu en se martelant « plus jamais ça ». Cependant, la déformation du bâtiment, ces poutres métalliques fondues, tordues, écrasées dérangent notre raison pour une raison simple : cette destruction n’est pas naturelle, elle n’est pas liée au temps. Un peu comme les gueules cassées d’Otto Dix nous mettent mal à l’aise par leur caractère grotesque et pourtant humain, le Genbaku porte cette double identité : bâtiment humain, visible, déformé par l’humain, détruit, grotesque.

Quiconque aurait visité le mémorial de Nuremberg ou des camps de concentration ou d’extermination aurait une idée – à un degré différent, l’horreur nazie ajoutant un caractère glaçant par sa froide application et massacre systématique –de ce que l’on peut éprouver là. Que l’on se comprenne, il ne s’agit nullement de comparer ce qui n’est pas comparable, simplement d’essayer d’expliciter l’horreur ressentie, près de 70 ans après qu’elles ont eu lieu. Comme tout lieu historique fort, il est difficile de ne pas ressentir un certain tournis lorsque l’on met, enfin, des images concrètes, noires, malades même, sur des faits connus de nous, mais distants, presque virtuels.

De fait, les touristes se prenant en photo devant le bâtiment, faisant le fameux « V » avec leurs doigts – nous sommes au Japon, faisons local ! – en gloussant bêtement après un bon mot sur une quelconque excitation de votre compteur geiger ont de quoi faire rougir de honte le gaijin curieux que vous êtes.(1) Sans tomber dans le désespoir le plus profond, la repentance déplacée ou même la moralisation larmoyante, il est difficile d’imaginer être indifférent à une telle relique.

De l’autre côté du fleuve se trouve le Parc du Mémorial de la Paix.

 

Hiroshima, dôme et parc © Laurent Mathey

Ce mémorial est entièrement dédié à l’image de paix que porte depuis Hiroshima. C’est en février 1946, sous l’impulsion du futur maire de la ville, Shinzō Hamai que fut crée le Conseil pour la Reconstruction de Hiroshima. La première pierre fut posée en mars 1946 sur l’ancien emplacement du Jisen-jin, un temple détruit par la bombe.

Plusieurs lieux très spécifiques sont à voir dans ce parc.

Tout d’abord, la cloche de la paix,( (平和の鐘 heiwa no kanu) représentant une mappemonde, doit être frappée par le battant. Chaque coup porté est une prière en faveur de la paix, signifiant votre attachement à un pacifisme anti-bombe atomique. L’endroit exact où le coup est porté représente un atome, comme s’il était besoin de l’écraser afin que le Monde puisse résonner et être porteur de vie.

 

Hiroshima, cloche © Laurent Mathey

Vient ensuite le Mémorial de la Paix des enfants (原爆の子の像, littéralement « image de la paix des enfants ») commémorant l’histoire de Sadako Sasaki qui fut touchée par les radiations à deux ans, développa une leucémie et mourrut à 12 ans. Lors de son séjour à l’hôpital, elle reçut des milliers de grues en origami d’enfants lui exprimant leurs vœux de guérison. Ces grues sont à présent devenues un symbole de paix.

Hiroshima Sadako © Laurent Mathey

Sur le mémorial est écrit :

これはぼくらの叫びです    Ceci est notre cri

これは私たちの祈りです    Ceci est notre prière

世界に平和をきずくための              Pour construire la paix dans le monde

La Flamme de la Paix représente deux mains jointes portant une flamme, allumée le 1er août 1964, symbolisant la lutte contre l’armement nucléaire et qui brûlera jusqu’à ce que toutes les armes nucléaires soient détruites.

Hiroshima, flamme © Laurent Mathey

Enfin, le cénotaphe de la paix sur lequel est écrit « 安らかに眠って下さい 過ちは 繰返しませぬから » soit « Repose en paix, l’erreur ne sera pas répétée ». J’emploie ici volontairement le passif, le japonais étant pourtant à la voix active. Cependant, le sujet étant volontairement omis (Nous ? Eux ?) cela permet, comme l’expliqua Shinzō Hamai, que chacun puisse faire face à ses erreurs et y méditer.

 

Hiroshima, cénotaphe © Laurent Mathey

Bien évidemment, aller plus au sud nous emmène vers le Musée du Mémorial de la Paix, véritable centre d’information concernant le bombardement ainsi que des conséquences. Pour le moins critique, ce musée raconte les raisons du bombardement de manière plus franche que nous n’avons pu l’apprendre.

Les raisons officielles furent, et sont toujours, que cela permit de mettre un terme à une guerre qui aurait été beaucoup plus meurtrière, aurait-elle dû continuer. Les visions s’opposent bien que Truman lui-même en 1946 et Eisenhower aient acté que le Japon aurait capitulé rapidement. Cependant, il est clair que la volonté première de Truman et Churchill, en annonçant la possession d’une telle arme à Churchill à la Conférence de Potsdam, était de montrer sa puissance face à une URSS que le Premier Ministre britannique redoutait. L’utilisation de la bombe permit, ainsi, de forcer un armistice non seulement plus judicieux avec le Japon que l’URSS n’avait pu obtenir avant de retourner en guerre le 9 août, mais aussi d’assurer un poste, par la suite, des forces occidentales en Asie de l’Est.

Cela semblerait pour le moins normal en temps de guerre, d’aucuns appellent cela – à tort, en ignorant la signification des termes – Realpolitik. (Bismarck doit se retourner dans son caveau) En revanche, l’on y apprend des détails qui, alors que l’on a pu déjà avoir eu un haut-le-cœur par la visite des lieux précédemment cités, viendront assombrir plus encore une image dorée et positive que nous avions après nos études au lycée.

Difficile, en effet, d’ignorer que le nom de l’avion porteur de Little Boy était surnommé Enola Gay, du nom de la mère du pilote, le Colonel Paul Tibbets. Le second avion, nommé Necessary Evil, était chargé de prendre les photos, alors que le troisième, chargé de mesurer les effets de la bombe (conjointement à Necessary) avait pour nom The Great Artiste, en hommage aux talents du Capitaine Kermit Beahan, le bombardier dont les talents étaient apparemment impressionnants. J’entends bien, il n’existe nulle guerre propre, cependant, savoir que les villes cibles, dont Hiroshima, avaient été épargnées de bombardements préalables, et ce afin de pouvoir mieux étudier les effets du nouveau jouet (si l’on passe cette comparaison cynique) est pour le moins déplorable.

Aussi poignant que le musée soit, aussi révoltant que l’Histoire moderne ait pu être, l’exposition permanente n’en est pas moins critique à l’égard du comportement du Japon avant la Seconde Guerre Mondiale et pendant cette même guerre. Les massacres de Mandchourie sont évoqués, ainsi que les traitements inhumains infligés aux prisonniers de guerre. Le musée est étonnamment non partisan, même si sa visite laisse songeur, ce qui est le minimum que l’on puisse espérer après étude dans un tel lieu.

Les images de la ville détruite, des corps brûlés, fondant, du feu, des témoignages, jusqu’à l’exposition de peintures et dessins de rescapés, rien n’est épargné, poussant à la limite de l’humainement tolérable.

Le sort des Hibakusha (被爆者, survivants de la bombe) est aussi explicité, montrant particulièrement comment ils furent traités par l’Etat japonais après les bombardements et notamment par la population, entraînant une discrimination particulièrement violente rejaillissant ainsi aussi sur leurs enfants.

On compte actuellement environ 246 000 morts directs par les deux bombardements atomiques.

Une pétition mondiale est d’ailleurs laissée à la fin du musée, demandant à tout visiteur de signer, s’il ou si elle le souhaite, en faveur d’un désarmement nucléaire total.

Un rêve peut-être illusoire pour certains, mais néanmoins réconfortant, porté par cette volonté pacifiste inhérente à Hiroshima depuis 1945.

(1)    De manière intéressante, cette destruction du passé par un tourisme de masse peu intéressé, avait déjà été très intelligemment décrié par Alain Finkielkraut

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