Internet érigé en patrimoine culturel

Suite au succès rencontré par le précédent article sur The Big Internet Museum (le TBIM comme l’appellent ses fondateurs), j’ai interviewé Joeri Bakker, l’un des trois fondateurs de ce musée virtuel et également responsable commercial chez TBWA/NEBOKO.

L’anecdote

L’idée de créer ce musée est, au départ, un peu folle. C’est en effet suite à un rendez-vous chez un client durant lequel nos trois compères ont échangé avec ce dernier pendant près de 45 minutes sur les préhomes, (ces animations, souvent publicitaires, qui se déroulent pendant quelques secondes avant que vous entriez sur la page d’accueil du site [NDLR]) qu’ils ont eu l’idée de créer The Big Internet Museum. Pendant le bouchon qui a suivi ce rendez-vous, Joeri Bakker, Dani Polak et Joep Drummen ont trouvé surprenant que l’on puisse passer autant de temps à échanger sur un format somme tout assez classique. Oui mais classique jusqu’à quand ? Peut-être que dans quelques années les préhomes n’existeront plus. Tout comme aujourd’hui, le Flash fait l’objet d’une rétrospective sur l’espace des expositions temporaires du musée.

Joeri Bakker, Dani Polak et Joep Drummen © DR

Dani Polak, Joep Drummen et Joeri Bakker © DR

L’idée d’une certaine conservation du web était née.

Quel format adopter ?

Seulement le Computer History Museum existait déjà. Il fallait donc se démarquer et cela tombait bien car le projet ne portait pas sur l’ordinateur mais sur Internet. Bref, pas d’objet à présenter en vitrine mais une collection d’éléments immatériels.

Quant au format, le wiki fut abordé dans un premier temps, mais le format, par trop austère et pas assez visuel comme le demandaient les “artefacts” qui devraient être “exposés”, celui d’un site web fut donc vite adopté.

Les trois fondateurs travaillant tous au sein de la même agence TBWA/NEBOKO, le soutien en interne pour la création fut vite trouvé. C’est un partenaire de leur entreprise, chez qui Joeri Bakker avait également travaillé, MediaMonks qui a choisi de s’engager pour le développement du site. Selon Joeri, “MediaMonks souhaitait que le site fonctionne parfaitement sur tous les supports possibles que ce soit écran d’ordinateur, smartphone, téléphone plus classique ou tablettes. Ils s’en sont donnés les moyens”.

Les amis et financeurs du musée © The Big Internet Museum

Les amis et financeurs du musée © The Big Internet Museum

Pour ce passionné de musées (et plus particulièrement d’art moderne), ce fut surtout le fait d’aimer l’Internet, de l’avoir vu grandir et de créer ce projet à trois, avec entre eux près de 10 ans d’écart, ce qui n’est rien dans le monde du travail mais énorme dans celui du web, qui a permis d’obtenir le succès que l’on sait : 80 000 visiteurs la première semaine, plus d’une vingtaine d’articles, d’émissions radios et TV (dont France Inter et Courrier International, pour en citer deux français), des milliers de votes et d’ajouts d’artefacts. Sans compter que le site compte bien évoluer en fonction des dernières technologies disponibles. Pas de quoi être dépassé de sitôt donc.

Quelle suite à TBIM ?

Les trois créateurs du musée n’ont aucunement envie de créer un modèle économique autour de ce musée, même si on peut remarquer la mention “Gift Shop”… Les expositions temporaires sont ouvertes à des personnalités qui souhaitent s’exprimer sur des sujets spécifiques du web, tout comme les cours en ligne (encore en construction). Enfin, en ce qui concerne la boutique, Joeri Bakker admet que c’est plus parce qu’ils ont tenté de ressembler à un musée réel qu’ils ont créé un espace boutique que par conviction d’y vendre quelque chose. A eux maintenant d’envisager ce qu’ils souhaitent y mettre. Avis aux amateurs, ce sera peut-être quelque chose de gratuit, ce qui donnera tout son sens au nom de “Gift Shop” !

Page d'accueil et mention de la boutique © DR

Page d'accueil et mention de la boutique © DR

Bien que les fondateurs aient souhaité que leur musée, virtuel, ressemble le plus possible à un musée réel, ou IRL pour nos geeks, ils ne souhaitent pas créer de modèle économique contrairement à ce dernier. En effet, un musée réel a besoin de financements qu’ils soient privés ou publics, qu’ils proviennent de ses fonds propres (billetterie, boutique, etc.) ou non. Pour The Big Internet Museum, ce n’est nullement le cas. La raison n’est pas tant à chercher du côté du web libre, des licences GNU ou Creative Commons mais plus parce qu’il [leur] semblait qu’il était important de rendre son accès gratuit et qu’un espace commercial n’aurait pas forcément beaucoup de succès, souligne Joeri Bakker. Ce n’est certes donc pas pour des raisons politiques mais pour des raisons purement pratiques qu’à l’heure actuelle ce site est géré par des bénévoles (les trois fondateurs gèrent le site sur leur temps libre).

Le modèle de l’exposition temporaire offert à un intervenant extérieur fait lui aussi partie de ce projet gratuit et accessible à tous. Il permet de dynamiser et d’offrir de nouvelles actualités au musée afin de pérenniser son nombre de visiteurs. Ces derniers sont en effet extrêmement important pour The Big Internet Museum, ils sont constamment sollicités pour soumettre des sujets et voter pour ceux qui ont été sélectionnés.

Un nouveau modèle de musée, constamment en évolution, et faisant la part belle au public, est-ce le nouveau modèle des musées ? Selon Joeri Bakker, bien qu’il souhaite certes, dans un premier temps, que les musées dits traditionnels soient inspirés par leur modèle de visiteurs co-commissaires d’exposition, il ne faut pas oublier que le sujet de TBIM est Internet. Ce dernier est grande partie la propriété des individus eux-mêmes qui ont participé à le construire, ce qui explique le rôle que leur réserve TBIM. Les conservateurs sont des scientifiques et ont véritablement un savoir à nous communiquer, et cela ne changera pas. Voilà de quoi en réconcilier certains avec le co-commissariat et l’implication toujours plus importante des visiteurs dans les contenus.

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