Interview : Nancy Proctor

En janvier, j’ai rencontré Nancy Proctor au SITEM 2017. Nous avons discuté d’un éventail de sujets : l’avenir des musées, la diversité dans le secteur de la culture et nous avons brièvement abordé l’utilisation du numérique.

Audrey Gouimenou: Pensez-vous que le niveau d’innovation soit lié au fonctionnement économique des musées? Par exemple, en France, les musées sont majoritairement subventionnés par l’État et il semblerait qu’il y ait moins de propositions innovantes.

Nancy Proctor : Bien sûr, je ne veux certainement pas voir des institutions culturelles en crise ici ou nulle part ailleurs. Mais en fait cela est en train d’arriver de manière inéluctable parce que les ressources financières ne viennent tout simplement plus des mêmes endroits et de la même manière. Cela va donc nous amener à chercher de nouvelles méthodes pour construire un modèle économique viable pour les musées. En gros, et pour schématiser :  si vous n’êtes pas pertinent pour tous les publics dont vous avez besoin pour vous soutenir afin de garder vos portes ouvertes en tant qu’institution… vous fermerez vos portes.

AG : Les questions d’inclusion et de diversité arrivent très lentement dans le paysage muséal français et les réponses sont parfois très plates. [ndrl : Le rapport de la mission “Musées du XXIe siècle”] Quelle est votre expérience à ce sujet? 

NP : Mon parcours personnel a commencé, ou a été renforcé, lorsque j’ai été chef de l’Expérience numérique et communication au Baltimore Museum of Art. Notre directeur de l’époque m’a demandé de prendre en charge le développement des nouveaux publics. J’avais une équipe de 17 personnes. Tous, sauf trois, étaient des femmes. Tous, sauf un, étaient blancs. J’ai dit qu’il était facile pour nous de parler à des gens qui nous ressemblent  (femmes blanches de classe moyenne / avec un bon niveau d’éducation / visitant les musées régulièrement) mais je n’étais pas sûre de savoir comment toucher ces nouveaux publics. En revanche, ce que je savais, c’était comment demander à ces nouveaux publics ce qu’ils pouvaient trouver d’intéressant dans le musée. C’est ce qui a inspiré le projet MuseWeb Be Here. L’idée était de faire plusieurs choses à la fois, inviter “des conteurs”, des créateurs de contenu, des personnes des différentes communautés que nous essayons d’atteindre dans le musée et de leur permettre d’utiliser le musée comme un dépôt de ressources brutes qu’ils pourraient librement s’approprier. Comme ils sont les créateurs de contenu, ils ont besoin de plus de ressources, ils ont besoin de plus de rencontres, de plus d’images et de plus en plus d’idées pour écrire et publier.
Ce n’est pas si différent de ce qui se fait déjà avec la presse, nous créons des dossiers de presse, puis les journalistes écrivent leurs propres histoires.
Pourquoi ne pas étendre ce modèle à toutes sortes de créateurs de contenus et laisser les gens  que nous essayons de toucher parler pour nous et avec nous ? Parce qu’ils connaissent “leurs langues”, ils connaissent leurs voix, leurs styles et ils ont déjà un public. C’est l’une des idées derrière Be Here.

This project enables access to culture anywhere, anytime, for everyone.

AG: Intégrer le caractère divers d’une communauté et travailler avec eux sous forme de partenariat pour créer du contenu plus pertinent semble être l’une des clefs de développement des musées ?

NP : Oui. Et une fois que vous avez commencé, vous verrez  que de nombreuses personnes ont des choses vraiment intéressantes à dire. Je pense qu’au fur et à mesure que l’on cultive ce contenu, il commence à agir sur les institutions et sur la façon dont elles fonctionnent pour arriver à un modèle où les musées écoutent plus qu’ils ne parlent. . .Ou au moins de manière équilibrée. En tant qu’institution, vous ne pouvez pas construire l’inclusion,  vous devez vous associer pour faire cela, vous avez besoin de vos partenaires, vous devez inclure vos partenaires.

AG: Comment pensez-vous que sera le musée de l’avenir ? Selon vous, quelle(s) est / sont la (les) prochaine(s) étape(s) importante(s) ? 

NP : La bonne nouvelle est que l’être-humain continuera à créer et à transmettre la culture pour toujours, c’est ce que nous sommes.
Je pense que la vraie question est: le ferons-nous avec ou sans les institutions culturelles et musées ?
Ce que j’aimerais vraiment voir de la part des musées, c’est la mise en oeuvre d’actions fortes et impactantes.
Le premier pas serait plus d’inclusion dans leurs pratiques d’embauche.  Ce n’est pas forcément une chose facile à faire, mais c’est une question qui a été abordée même par les grandes entreprises qui ont des Chief Inclusivity Officers (Responsable de la diversité) et des pratiques R.H adéquates afin que tout le monde dans l’entreprise ne pas ressemble pas forcément au P.D.G. Nous devons donc le faire aussi dans les musées. Par exemple, à Museum on the Web, nous lançons Community of pratice, une conversation sur des sujets d’importance qui implique à la fois des partenaires commerciaux et des partenaires à but non lucratif et continue au-delà de la conférence tout au long de l’année. La clé de ce Community of practice est le Community manager. Nous allons embaucher spécifiquement des community managers dans les milieux sous-représentés dans le secteurs des musées. Ces jeunes gens pourront apprendre les ficelles d’un métier, developper et étendre leurs réseaux professionnels et ils seront encadrés par des mentors.

AG : Ne pensez-vous pas que ce soit trop difficile à mettre en place à plus grande échelle ?

NP : Nous avons besoin d’initiatives de ce genre, parce qu’il y a de nombreuses personnes qui ont la formation et les compétences nécessaires pour occuper ces postes au sein des milieux les moins-représentés du secteur muséal. C’est une erreur de penser qu’on ne trouvera pas assez de gens formés et qualifiés.

J’ai fait ma thèse de doctorat sur les sculptrices américaines du 19ème siècle qui travaillaient à l’étranger. Je l’ai fait précisément à cause de ce type de remarques. [ndrl : l’absence de visibilité ergo absence de compétences] En fait, elles n’étaient pas exclusivement blanches, elles n’étaient pas toutes riches et elles n’étaient pas toutes des filles de sculpteurs. Elles venaient la classe ouvrière et de beaucoup de milieux différents.
Les compétences et ressources sont là si nous ouvrons les yeux. Je pense donc que des initiatives comme la nôtre ouvrent les yeux des professionnels sur le fait qu’il y a des gens de diverses origines, de différents genres, et de différents milieux qui peuvent occuper ces postes.

La deuxième étape serait de travailler sur la manière dont les musées collaborent avec les personnes qui ne viennent pas au musée, il faut être stratégique sur ce sujet. Chaque établissement a des enjeux propres mais le sujet ne peut pas être évité.

AG: J’ai remarqué que le travail de Data Scientist fait partie de nombreuses stratégies de musées internationaux que ce soit pour le développement des publics ou le développement économique. Que pensez-vous de ce rôle?

NP : Il se développe. La Tate était le premier,  le MET a un maintenant, comme au MOMA et je suis assez sûre Rob en a un à la DMA [ndlr : Dallas Museum of Art / Rob Stein]. Je ne serais pas surprise si le Van Gogh et Rijksmuseum en ont un aussi. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les musées parisiens.
Bien sûr, il y a aussi des choses qui ne peuvent pas être mesurées, il faut donc avoir des bonnes relations avec son public. Vous savez, parfois un élément que vous dira votre community manager ou même un de vos partenaires ne pourra pas par être obtenu d’une autre façon. Donc, le dialogue est l’ingrédient essentiel dans n’importe quelle stratégie.
Nous continuerons de venir à des conférences, lire des articles sur les musées, mais il n’y a rien de mieux que rencontrer les gens pour dialoguer.


Qui est Nancy Proctor ?

Nancy Proctor est directrice générale de la MuseWeb Foundation, la nouvelle initiative sans but lucratif de Museums and the Web, et co-présidente et co-rédactrice avec Rich Cherry des conférences et publications internationales de MW.

Auparavant, elle a été directrice adjointe du numérique et de la communication au Baltimore Museum of Art (2014-2016), chef de la stratégie mobile et des initiatives à la Smithsonian Institution (2010-2014) et chef des initiatives nouveaux médias au Smithsonian’s American Art Museum (2008-2010). Titulaire d’un doctorat en histoire de l’art américain et justifiant d’un parcours en cinéma, en curation et en critique d’art, Nancy fait des conférences et publie largement sur la technologie et l’innovation dans les musées, en français, en italien et en anglais.

Nancy Proctor a créé sa première exposition en ligne en 1995 et a poursuivi avec la publication du CD-ROM et du site d’art contemporain New Art au Royaume-Uni en 1996. Elle a co-fondé TheGalleryChannel.com en 1998 avec Titus Bicknell pour présenter des visites virtuelles d’expositions innovantes ainsi qu’un référencement global de musées et de galeries. TheGalleryChannel a ensuite été acquis par Antenna Audio où Nancy a dirigé le développement de nouveaux produits de 2000 à 2008, en déveveloppant le multimédia de l’entreprise, la langue des signes, le téléchargement, le podcast et les visites avec téléphone portable. Elle a également dirigé les ventes d’Antenna en France de 2006 à 2007 et a travaillé avec l’équipe de développement de Travel Channel. Nancy a été présidente du programme pour la conférence Museums Computer Network (MCN) en 2010-2011 et a co-organisé la conférence Tate Handheld 2008 et 2010. Elle a lancé MuseumMobile.info, sa série de wiki et de podcasts en 2008. Elle a été rédactrice numérique du Curator : The Museum Journal de 2009-2014, et fait maintenant partie du comité de rédaction de la revue.

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