Les musées sont-ils sponsorisés par Apple ?

Suite à mon précédent article où je m’interrogeai sur le rôle des applications mobile au coeur du musée, je me suis un peu renseignée sur le partage des parts de marché des différents systèmes d’exploitation mais aussi des constructeurs en téléphonie mobile… J’ai comparé ces données aux catégories des applications mobiles utilisées par les musées…

Cela m’a pris effectivement un peu de temps (et puis, bon il y a eu le week-end du 15 août et ensuite la canicule… pendant laquelle je suis effectivement en train de vous écrire…aargh) mais quelle ne fut pas ma surprise que de découvrir que les musées n’utilisaient pas la plateforme logicielle la plus répandue… Quid alors du credo de la démocratisation culturelle ?

Je m’explique. Selon une étude Comscore relayée par Eco-conscient, en juin 2011, Androïd (Google) devient le leader incontesté aux USA des systèmes d’exploitation pour smartphones avec plus de 40% de parts de marché, 26,6% pour Apple iOS, 23,4% pour RIM/Blackberry et Windows Phone (Microsoft) 5,8%… L’étude Gartner, quant a elle, s’intéresse au marché mondial et démontre là-aussi la position dominante d’Androïd (36%), suivi par Symbian (27,4%), Apple iOS (16,8%), RIM/Blackberry (12,9%) et Microsoft Windows Phone (3,6%)…

 

Parts de marché aux USA des systèmes d'exploitation de smartphones

Cependant lorsqu’on s’intéresse aux systèmes d’exploitation utilisés par les musées pour le développement de leurs applications, il s’avère que la grande majorité d’entre eux ne s’intéresse qu’aux supports Apple. En effet, Museums2go recense environ 191 applications pour iPhone contre 36 pour Androïd… La différence est énorme !

Pourquoi alors, me direz-vous,  les musées ne semblent vouloir se tourner que vers l’iPhone ? Sont-ils grandement sponsorisés par la marque à la pomme ? Y a-t-il un complot universel des structures culturelles pour que leurs visiteurs (comme Bibi) passent à l’iPhone ?

Que nenni. Les causes sont bien plus simples…

1.iPhone, iPad, iPod : les musées fashion victims ?

Question surprenante, en effet. Car ce n’est pas prioritairement pour une question de coût que les musées s’intéressent au système d’exploitation iOS (et donc aux applications pour iPhone, iPod et iPad…), mais bien parce qu’on en parle…

C’est en fait relativement simple… La publicité, notamment réalisée en cross-média (c’est-à-dire sur plusieurs supports et notamment en télévision, web, affichage, radio et presse), développe de façon considérable la notoriété d’une marque. Apple devient ainsi la deuxième marque préférée des français dans la catégorie Télécoms et High-tech (sondage Capital-BVA-Leo Burnett juillet 2011) et Steve Jobs a été qualifié de marketeur de la décennie par AdweekMedia. Selon l’agence, Apple serait la “marque de la décennie” améliorant ses produits “de manière retentissante”  et tissant des “liens émotionnels avec ses clients”. On conviendra par conséquent que la marque à la pomme a marqué les esprits, quitte à ce que ces derniers pensent, sans le vérifier (comme votre serviteur), qu’Apple est leader sur le marché des smartphones, des supports audio mobiles et des tablettes tactiles…

Pourquoi, du fait d’un tel impact, cela n’est-il pas le cas ?

Parce qu‘efficacité publicitaire ne rime pas toujours avec performance. L’objectif de la publicité est que le client/prospect (le récepteur en langage pub) comprenne. Le but est qu’il percute et retienne le message. Ainsi, en France, selon la société d’étude GfK, dans les deux jours qui ont suivi la présentation de l’iPad par Steve Jobs, 75% des français connaissaient le produit. Quant à provoquer l’acte d’achat, c’est autre chose…

Car une question reste essentielle pour les consommateurs que nous sommes : le prix et la fonctionnalité. Ces deux éléments, outre l’aspect esthétique (d’ailleurs mis en avant par Apple), sont décisifs à l’achat. Et c’est comme cela qu’Androïd a sorti son épingle du jeu. Depuis 2009, les terminaux Androïd ont progressé de 800% ! Exceptionnel ! Les systèmes d’exploitation d’Apple eux progressent également très vite mais plafonnent à 117%. En fait, Androïd a battu iOS à son propre jeu. Pas de publicité mettant en avant des qualités esthétiques (puisque le système d’exploitation est présent sur plusieurs smartphones de marque différentes) mais en jouant sur le prix, et ce en accord avec les constructeurs. Quand un iPhone4 coûte 230€ avec un forfait smartphone (2h d’appels, textos illimités et 1Go web et mails), l’Androïd Edition coûte 10€ avec le même forfait, tout comme le HTC Desire (source : www.sfr.fr). Le choix est vite fait…

Par conséquent, les musées ne développant des applications que sur iOS ne s’adresseraient qu’à un public CSP+ (ou alors CSP- mais faisant de son mobile une de ses premières dépenses). Cela porterait à croire que ces structures culturelles ne font pas d’études de marchés… ? Surprenant.

Cependant, vous vous en douterez, nous nuancerons ce propos par la suite…

2. Une question de budget ?

Nous avons posé la question à plusieurs structures culturelles qui utilisent les deux plateformes (musée du Quai Branly, musée des Beaux-Arts de Lyon) ou simplement des applications iPhone (musée du Louvre, Culturespaces, Cirque du Soleil)… Pour l’instant, personne n’a souhaité répondre.

Stéphane Degroisse, du musée des Beaux-Arts de Lyon, nous précise néanmoins le parti pris du musée de développer uniquement une application à la fois sur iOS et sur Androïd en raison des budgets assez réduits du musée. Cette application propose de découvrir de façon complète les collections du musée et existe à la fois en version Lite et complète, et ce gratuitement.

De plus, il faut savoir que seuls 23% des musées ont développé des applications pour smartphones. On peut en déduire que ce n’est pas une question de budget : les petits musées n’en développent pas, les musées de plus grande importance mais au budget restreint (le MBA de Lyon est tout de même le deuxième musée des Beaux-Arts de France, le Louvre étant le premier…) peuvent choisir le parti de n’en développer qu’une mais sur les deux systèmes d’exploitations les plus répandus et les plus grosses structures peuvent choisir, pour leur part (musée du Louvre) d’en développer plusieurs mais sur un seul système d’exploitation…

Il faut savoir qu’aujourd’hui, il devient de plus en plus facile de développer une seule et même application pour deux systèmes

Copie d'écran de l'application Tampere 1918

d’exploitations différents. Il est vrai qu’Androïd et iOS ne sont pas compatibles et proposent peu de passerelles. Cependant avec la nouvelle version de l’HTML, HTML5,  il est enfin possible de développer “quelque chose de créatif tout en permettant l’intégration et la participation des visiteurs”, selon Timo Pietilä de Zonear Oy. En effet, sa société a développé une application via HTML5 à la fois smartphones et tablettes tactiles (quelle qu’en soit la marque) et visible en ligne ici.

Une application via HTML5 fonctionne de façon relativement simple. Il suffit de copier/coller une petite url dans le navigateur préféré de l’utilisateur de smartphones. Il faut savoir que la plupart des usagers ont la possibilité de mettre une icône de raccourci sur leur écran d’accueil mais peu le font. Il n’est pas nécessaire d’avoir accès à Internet une fois l’application installée sur le portable. Elle fonctionne comme une application des plus classiques.


Pour ceux qui souhaiteraient cibler les utilisateurs de l’appstore et de la plateforme Androïd, ou de personnaliser un peu plus cette application HTML5, rien de plus facile.  Peter Pavement, directeur de Surface Impression, nous a soumis la solution : Phonegap ou Appcelerator Titanium proposent des cadres pour personnaliser les applications HTML5 en appli iOS ou Androïd (ou encore tout autre système d’exploitation). Ainsi, développer une application pour un maximum d’utilisateurs devient possible et à un montant pas obligatoirement excessif. Il relève bien entendu ensuite du musée de s’interroger sur le bien-fondé d’une application et de son utilisation par les visiteurs durant l’exposition.

3. Pourquoi alors y a-t-il autant d’applications de musées sur l’appstore (et pas sur les autres) ?

Selon Bruce Wyman, directeur du développement créatif chez chez Second Story Interactive Studios, en plus des différentes raison énumérées ci-dessus qui poussent (consciemment ou pas) les responsables de service des publics des musées ou les conservateurs à se tourner  vers iOS, il faut prendre en compte le comportement des utilisateurs des différentes plateformes.

Les clients de l’appstore téléchargent plus d’applications et sont plus souvent prêts à payer pour celles-ci contrairement aux usagers des plateformes Androïd notamment. De  plus, les applications développées sur iOS sont bien souvent plus conviviales et plus “sexy” que celles développées sous Androïd, plus utilitaires.

Vues de l'application pratique du musée du Quai Branly : version Androïd (à gauche) et iPhone (à droite)

Le modèle commercial de l’appstore est également bien plus intéressant pour les développeurs, qui dans le cadre d’une application payante, se voient automatiquement rémunérés. Ces derniers ont par conséquent peu de scrupules à pousser leur client à privilégier le développement d’une application sur iOS.

Enfin, les commanditaires des structures culturelles arguent parfois que proposer une application nouvelle sur l’appstore permet justement de développer la notoriété de leur structure du fait du comportement des usagers sur cette plateforme, plus enclins à télécharger de nouvelles applis.

Certes, mais justement le fait de pouvoir développer une pplication via HTML5 puis d’utiliser un “framework” (cadre) afin de la proposer sur Androïd et sur iOS à la fois sur les sites boutiques en ligne de téléchargement et le site web du musée rend ces arguments fallacieux.

En fait, l’alternative de toucher le plus grand nombre (à relativiser tout de même, les smartphones ne concernent aujourd’hui que 17,3% du marché des téléphones mobiles selon une études Gartner) revient encore et toujours au musée. Faut-il développer un maximum d’applications, dont certains ne font pas forcément sens mais servent de produits d’appel pour une exposition ou s’intéresser véritablement à des technologies pouvant toucher le plus grand nombre (bluetooth… eh oui ça existe encore, HTML5, le podcast…) ?

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6 Commentaires

  1. Le musée de la civilisation du Québec lance sa nouvelle application iPhone
    22 août 2011 at 09:54 Répondre

    […] pour ceux qui possèdent d’autres systèmes d’exploitation sur leur smartphone, très fréquent sur le marché nord-américain. […]

  2. Mélusine
    22 août 2011 at 19:35 Répondre

    Article qui survient alors qu’il y a quelques jours je pestais de voir encore et toujours que les applications développées par les musées étaient (trop) souvent pour les IPhone… Donc très intéressant de voir l’analyse du pourquoi et du comment (et qu’il y a tout de même comme une injustice). Merci pour cette étude !

    • C&C
      23 août 2011 at 07:29 Répondre

      A votre service ! 😉

  3. Timo Pietilä
    23 août 2011 at 14:51 Répondre

    Nous sommes, ici à Zonear, spécialisés dans les applications web et ce, complètement, de sorte que nous n’avons pas besoin d’une solution type PhoneGap ou Appcelerator. Si le client veut rendre l’application payante alors je pense qu’il sera nécessaire de la personnaliser. Donc, fondamentalement, il n’y a pas de travail supplémentaire et différent nécessaire pour développer nos applications pour Android ou IOS, ou Symbian, BlackBerry ou autre plate-forme, il suffit d’un navigateur web.

    C’est à cause de cette approche que nous pouvons fournir une solution multi-plateforme très abordable tout en assurant en même temps une expérience utilisateur native-like en douceur dans nos applications. Une application de base est facturée 5K€, mais en la personnalisant nous pouvons aller jusqu’à 20 k€. C’est donc extrêmement variable selon les exigences du projet.

  4. Peter Pavement
    23 août 2011 at 14:58 Répondre

    Ici au Royaume-uni, j’ai entendu des chiffres de 10k £ cités comme étant le «tarif en vigueur» pour un projet de développement d’applications. Bien sûr, la complexité de ce que l’institution et / ou les développeurs envisagent de le faire avec l’application elle-même aura une incidence. Maintenant qu’Androïd est devenu populaire, les musées ont commencé à demander que les applications soient à double plateforme.

    Dans mon entreprise, Surface Impression, nous avons investit des montants substantiels pour le développement d’applications. Mais de façon à élargir notre clientèle, nous avons développé des bases communes aux fonctions marketing/brochure/communication de façon à avoir un cadre réutilisable pour les applications. Notre but est de faire baisser les tarifs jusqu’à 2K€ de manière à ce que les musées puissent être plus présents dans les boutiques iOS et Androïd et ensuite développer des stratégies d’édition et des applications en adéquation avec les besoins de leur public.

  5. Les musées sont-ils sponsorisés par Apple ? | Institution culturelles et technologies digitales | Scoop.it
    24 août 2011 at 21:43 Répondre

    […] Les musées sont-ils sponsorisés par Apple ? plus répandue… Quid alors du credo de la démocratisation culturelle ? Je m'explique. Source: https://www.culture-communication.fr […]

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